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exposition : THE GOOD, THE BAD AND THE UGLY
exposition : Jules, Victorine, La Fornarina et le Psychologue
extrait du texte "Une tache qui n'en est pas une..." d'Eric Mangion
publié dans le livre LEST, Alun Williams, Manuella Éditions



UNE TACHE QUI N'EN EST PAS UNE

Éric Mangion

« J’ai envie de catalyser, de réveiller, de stimuler, d’aider, d’accompagner le lien que j’ai découvert entre cette tache accidentelle de peinture et le personnage historique en question. Le plus souvent, j’utilise la tache justement comme une forme ou une figure posée sur un fond. Souvent, j’ai envie logiquement d’intégrer cet emblème dans le contexte du personnage historique, le peindre sur fond des lieux de sa vie, etc. En même temps, j’ai souvent l’impression de faire renaître ce personnage, ce qui me donne aussi la possibilité de lui faire découvrir le monde contemporain, ou de le faire voyager dans le temps et dans l’espace (1) ».

 

UNE HISTOIRE NON RÉDUCTIBLE ET POURTANT...

Certes on ne peut pas résumer l’histoire de la peinture à une pratique du camouflage tant ce dernier ne symbolise qu’un artefact parmi tant d’autres pour caractériser la volonté de l’artiste de produire du sens dans le traitement de l’image. Néanmoins, cette propension à dissimuler le réel, ou du moins à lui donner une autre envergure, rend justement la question du sens plus riche d’interprétations. Loin de toute mystique (comme Zurbarán) ou d’une mise en abyme de son propre travail (comme Gasiorowski), le travail d’Alun Williams joue avec les limites de l’imaginaire. Depuis maintenant une quinzaine d’années, il peint des toiles de tailles différentes avec des motifs de tous styles, époques ou situations, mais ayant toutes pour point commun de posséder en leur sein une tache de couleur variable (rouge, bleue, jaune, grise…). Ce qui peut apparaître énigmatique au premier regard obéit pourtant à une logique de travail tout aussi originale que méthodique. « Dans ma préoccupation avec la “notion du portrait”, j’ai toujours été très intéressé par la possibilité d’injecter du sens, ou d’en faire sortir, d’une forme (plutôt abstraite) de peinture. Puis un jour, je me suis rendu compte que labourer dans son atelier afin de réaliser une “forme” puissante était un peu stupide. Il me semblait complètement contradictoire et prétentieux d’imaginer qu’on pouvait garder une authenticité et une spontanéité, alors que l’outil primaire de toute peinture (même les plus abstraites ou minimales) c’est l’illusion. Alors, je me suis dit qu’il fallait aller chercher des formes peintes déjà existantes, avec leur propre authenticité et peut-être aussi avec un sens préexistant. J’ai tenté de procéder de la façon suivante : faire des recherches sur un personnage historique (on pourrait dire le “sujet du portrait”), afin d’identifier un lieu où ce personnage a été très présent ou avec lequel il avait un lien fort. Le plus simple serait une rue nommée pour le personnage (c’est le cas de la rue Jules Verne à Paris), ou l’endroit où le personnage a vécu, travaillé, etc. Puis tout simplement, je me rends sur les lieux pour voir s’il n’y a pas une “trace”. Au début, je me sentais très sceptique, mais tout de suite, il y a eu des résultats très étonnants. Il s’agit toujours de traces, ou plutôt de taches accidentelles de peinture, trouvées à ces endroits spécifiques. Souvent, ces taches de peinture trouvées (par terre, sur un mur, etc.) incarnent quelque chose d’extrêmement approprié au personnage en question. C’est vraiment ça qui m’a surpris, je dirais même bouleversé, et surtout qui m’a encouragé sur le fait que j’étais sur la bonne voie. Après chaque découverte, il s’agit pour moi de prendre cette information et de la fortifier — la tache devient emblématique du personnage, et je la reproduis, en la répétant dans divers travaux : des peintures et des dessins essentiellement, mais aussi parfois des sculptures ou des photos. »

UN PORTRAIT SANS PORTRAIT...

L’entreprise est ici totalement singulière, unique par sa façon d’aborder la peinture. Tout d’abord dans son rapport au portrait. Ce dernier n’est plus un visage que l’on reproduit mais une forme prélevée dans le réel qui devient le visage de celui qui est censé être représenté. Qu’importe la ressemblance ou les déformations (comme pouvait par exemple les pratiquer Picasso), c’est l’existence d’une forme « neutre » que l’on doit considérer comme présence. De toute manière, un portrait — aussi proche du modèle soit-il — n’est qu’une illusion. Et une tache n’est qu’une illusion comme une autre. Mais elle devient réalité par la force de la répétition qui arrive à créer une sorte de familiarité entre le personnage et l’artiste, mais surtout entre le personnage et le public. « J’ai remarqué que, très vite, le spectateur accepte que telle tache est une forme de représentation de tel personnage — que la tache “devient” le personnage. J’étais très intéressé par le cycle de peintures réalisées par le peintre australien Sydney Nolan au sujet du célèbre bandit Ned Kelly. Dans ces peintures, qui datent de 1946, la tête de Ned Kelly est représentée par un carré noir, en référence à une sorte de casque artisanal que portait Kelly selon la légende. Cette représentation quasi abstraite de quelqu’un est extrêmement mystérieuse ; mais si on demande à un Australien aujourd’hui de croquer Ned Kelly, il dessinera un carré noir sur un corps ! Tout est dans la tête, bien sûr, et c’est clair qu’il y a une puissance énorme dans la croyance. » Clément Rosset allait jusqu’à écrire dans son ouvrage Le Démon de la tautologie (1997) que la répétition analogique était bien souvent le meilleur vecteur pour saisir le réel. « Tout comme la métaphore fait mine de perdre de vue son objet pour mieux le décrire, l’imitation substitue un objet à un autre pour mieux se saisir de celui-ci. Dire par un autrement dire, exhiber ceci par cela, est donc la prouesse que réussit la métaphore et où échoue l’ensemble des pseudo-tautologies. »


(1) Citation d'Alun Williams

extrait du texte "LE TRANCHAGE DE HAGGIS" de Cheyney Thompson
publié dans le livre LEST, Alun Williams, Manuella Éditions

 

Ceci n’est guère une tache.

LE TRANCHAGE DU HAGGIS 1

Cheyney Thompson
Traduit de l’anglais par Corinne Julve

Comme si le murmure ténu d’une voix émanait de cette tache, ces mots se sont agglutinés moites et brûlants sur la page, saignant à flots avant de coaguler. Non encore texte, tandis qu’il n’y a pas encore de lecteurs capables de déchiffrer les doigts tendus de ces flaques d’encre. Non encore forme, tandis que nul typographe ni cartographe n’a encore tracé les limites toujours mouvantes sur la rive infinie de ce contour ondulant. Une morphologie semble apparaître, une séquence, une espèce. Ici se trouvent des taches parmi d’autres taches et toujours ce murmure d’une voix implacable. Cessons un instant de séparer voix et tache. Ce liquide en train de sécher se hérisse à la simple évocation de son mouvement désormais imperceptible. Comment classer ces diverses taches ? Esquisses ambulantes en sous-vêtements souillés, peinture renversée, voire empreintes digitales ensanglantées. Si, en fin de compte, ces taches figurent un acte de parole étrange et défiguré, que disent-elles ? Question clairement prématurée. Associons leur ressemblance à celle des voyelles entre elles, dans la mesure où, comme celles-ci, elles semblent représenter une brèche dans un paysage de consonnes plosives et fricatives. Cette filiation de liquide et de substrat constitue, à titre de grammaire générative, une fiction-en-abyme(2).

Alun n’est pas là, il est parti se promener, peut-être pour relever des empreintes digitales. À cet instant précis, il n’y a pas encore d’Alun puisque nous ne sommes pas encore venus voir comment un nom propre se dégage de cette trace, désormais coagulée, de quelque chose. Quelque chose ? Comment ces taches se matérialisent-elles ? Vomi, sang, graisse, sueur, peinture là encore. Le fait de pouvoir amalgamer si facilement ces matériaux ne fait que souligner l’incongruité de la présence éventuelle d’un nom ou d’un personnage embourbé dans cette crasse. (Pendant que M. Williams poursuit sa promenade, j’en profite pour préciser que ces peintures, autour desquelles nous gravitons, s’éloignent quelque peu des conseils de Léonard de Vinci qui encourage à scruter un mur taché ou les nuages dans l’espoir d’y déceler un fragment de créature mythique ou une composition inspirée. Nous ne parlerons pas ici de la liberté qui réside dans le cœur acculturé du « vrai » artiste. Une structure dure et froide mais néanmoins profondément éprouvée s’est immiscée dans les méthodes de travail de M. Williams, ce peintre qui sort se promener.)

(1) panse de brebie farcie, une spécialité culinaire écossaise
(2) en français dans le texte