Bertrand Dezoteux

Le Sortilège

7 novembre - 19 décembre 2026


Pour sa première exposition personnelle à la galerie, Bertrand Dezoteux présente un ensemble d’aquarelles et un nouveau film intitulé Le Sortilège. Mêlant images animées et prises de vues réelles, le film déroule un épisode marquant de la vie de Rémi Pitoys. Il est moniteur d’auto-école et semble avoir été ensorcelé.
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Vérifier les angles morts, hiérarchiser les informations qui nous parviennent, estimer la distance d’une voiture dans le rétroviseur tout en se persuadant que l’état de la route devant nous ne changera pas radicalement le temps de vérifier la circulation sur les côtés ou à l’arrière : passer le permis de conduire peut s’apparenter à une école de la perception. C’est aussi entrer dans un système de signes et une langue que chaque moniteur·ice transmet à sa manière, et dont on retiendra éventuellement certaines phrases qui oscillent entre l’instruction et le mantra. La langue d’un·e moniteur·ice exerce une forme d’influence qui apprend à percevoir la route, à se fondre dans sa temporalité, ses rythmes, à évaluer les distances, à se situer dans ce réel médiatisé par les vitres et la vitesse de la voiture pour y établir une conduite. Pour restituer cette expérience qui constitue la toile de fond du film Le Sortilège, Bertrand Dezoteux nous fait naviguer entre des images en prise de vue réelle, des panneaux signalétiques générés par un modèle automatisé et un personnage de moniteur d’auto-école modélisé en images de synthèse. Évoluant dans une conception encodée du monde, ce moniteur est le seul personnage du film à apparaître sous les traits d’une image de synthèse.

Au cours du film, les panneaux signalétiques, les conseils de conduite et le code de la route vont se retrouver confrontés à une autre manière de se rapporter au réel : le sortilège. Ces sorts, ce sont ceux qui frappent un jour le moniteur d’auto-école, bouleversant ses perceptions et sa position dans le monde. Dans la sorcellerie, les lois de la causalité vacillent et la parole devient une guerre totale dans laquelle on est ensorcelé ou pas, sorcier ou désorceleur. Le débordement hors de la causalité que produit la sorcellerie s’exprime à travers les accrocs entre la prise de vue réelle et la modélisation, mais aussi entre la modélisation faite main et celle faite par IA.

Qu’il s’agisse d’apprendre à interpréter les signes de la route pour céder le passage ou de recevoir un sortilège qui fait perdre la vue et la parole, dans les deux cas on encode, on constitue un message selon les règles d’un système d’expression. En se déclarant ensorcelé et en recourant à l’aide d’un guérisseur, on explique la série des malheurs par un système d’actes de langage et de forces tout aussi précis que celui du code de la route.

La sorcellerie est aussi un enjeu de territoire : celui qu’occupe l’ensorcelé, celui que veulent occuper ses concurrents. Ce territoire périurbain de Bayonne que sillonne le moniteur d’auto-école – entre routes départementales, nationales, centres commerciaux et zone artisanale –, Bertrand Dezoteux le refaçonne. Dans Le Sortilège la plasticité des images modélisées à la main et celles générées par IA n’explorent pas des univers inconnus ou des créatures chimériques, mais un décor quotidien et banal, ces quinze kilomètres qu’arpente un moniteur d’auto-école.

Bertrand Dezoteux convoque encore un autre rapport au langage et un autre système d’instruction : celui des modèles de génération automatisée d’images auxquels on s’adresse par des prompts. Si les sorts interprètent les événements sans passer par la causalité, les modèles automatisés non plus ne relient pas des causes à des effets. Au contraire, ils repèrent des rapports réciproques, des corrélations entre des éléments.

Avec Le Sortilège, il ne s’agit plus de se demander si nous sommes dans le réel ou une simulation, mais plutôt comment nous naviguons sans cesse entre différentes médiations, modélisations et systèmes. Ici, le système rigide de la signalétique se retrouve déformé par l’IA qui en fournit une version à la fois générique et improbable, où les silhouettes sont légèrement déformées, où les flèches ne pointent plus dans la direction habituelle et n’indiquent plus aucune instruction reconnaissable. Quant aux sorts jetés dont ce moniteur est victime et qui restent en hors champ, ils évoquent aussi peut-être tout le langage nécessaire au fonctionnement de l’IA – depuis les annotations des données d’entraînement jusqu’aux prompts – qui lui aussi nous reste dissimulé. Les différents langages plastiques que Bertrand Dezoteux met en scène dans Le Sortilège, entre prises de vue réelle, dialogues, images de synthèse et générées par IA, nous invitent à circuler entre les modèles qui médiatisent notre rapport au réel pour l’augmenter ou parfois le réduire. Dans ce récit de formation à la conduite, l’artiste se sert aussi de différents registres d’images pour réinterpréter les rapports entre documentaire et fiction fantastique, déplaçant le roman gothique d’enfermement vers le périurbain et le code de la route.

Elsa Boyer

Elsa Boyer est écrivaine, théoricienne et traductrice. Elle a fait paraître huit récits aux éditions P.O.L et MF qui interrogent, chacun à leur manière, notre environnement médiatique et numérique contemporain, la façon dont il façonne nos perceptions et affects. Le dernier en date, Grip, est paru chez MF en 2023. Elle s’emploie aussi à écrire de la poésie (pour l’anthologie Madame tout le monde composée par Marie de Quatrebarbes, ou pour la revue Senna Hoy dirigée par Luc Bénazet et Jackqueline Frost) et un recueil, Laminaire, est à paraître aux éditions Zoème à l’automne 2024.
Elle traduit des essais, de la fiction (Heather Lewis, Le règlement, P.O.L, 2010 ; Denis Cooper, Le fol marbre, P.O.L, 2016 ; J’ai fait un vœu, P.O.L, 2022) et, avec Camille Pageard, de la poésie (Verity Spott, Désolation, MPLH, 2021 ; CAConrad, En attendant de mourir à son tour, P.O.L, 2022).
Elle a publié un essai intitulé Le conflit des perceptions (Musica Falsa, 2015) sur la technologie, les jeux vidéo et la phénoménologie. Un autre essai sur Alan Turing, l’intelligence artificielle et les questions de genre dans le numérique est paru aux éditions Pérégrines (Turing, Pérégrines, 2023).
Elle enseigne la théorie des médias, les humanités numériques et les questions d’écriture contemporaine à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris.

Le film Le Sortilège a bénéficié du soutien de la DRAC Nouvelle-Aquitaine et de l’Adagp

 

Affiche de Le Sortilège de Bertrand Dezoteux

Avec le soutien aux galeries du Centre national des arts plastiques