Pièces à conviction
Guillaume Pinard mène des enquêtes, observe scrupuleusement, accumule des données, procède par hypothèses et associations. De manière générale, l’artiste revendique une absence de recherche formelle. Il se glisse plutôt dans des genres picturaux existants, s’enveloppant dans le manteau d’un déjà-vu, d’une figuration, souvent archétypale, qui active et « illustre » ses propres logiques didactiques. Fasciné par la littérature jeunesse, les comics, les encyclopédies ou les objets de vulgarisation scientifique, Guillaume Pinard débusque, sous des vérités se croyant éternelles, les trous et les failles des représentations discursives. Moins désireuses de rendre raison que de faire circuler le sens, ses enquêtes révèlent ce que les régimes de vérités d’une époque dissimulent : l’exotisme, le colonialisme, le sexisme, l’impérialisme, l’anthropocentrisme… Soit encore, l’ensemble des rapports de pouvoir qui se logent dans la constitution et la transmission des savoirs et des imaginaires. Fondateur de la Racoon Academy, l’artiste-pédagogue organise ainsi une œuvre chorale où tout se répond, se complète, se précise, se tisse, dans le but « d’informer le réel ». Les images produisent de l’écriture et l’écriture produit des images qui s’avèrent, avec le temps, des pièces à conviction nécessaires à l’élucidation d’une affaire.
Compilées sur des blogs, mal ou non répertoriés, ses investigations empruntent désormais aux naturalistes d’antan leurs méthodes d’exploration, de prospection, d’inventaire ou de médiation, pour mieux s’en affranchir. Car depuis qu’il a posé ses valises dans le petit village de Meillac, en Ille-et-Vilaine, l’artiste est tombé dans un nouveau vortex : un monde peuplé d’inconnus, où le temps défile à toute vitesse, l’espace se dilate, les drames et le sexe rythment le quotidien d’existences immondes, nuisibles, parasites ou invisibles. Mouches à merde, punaises, mites, Temnothorax nylanderi, Isotomurus maculatus, Araneus diadematus…
L’exposition L’île aux mouches est le témoignage troublant de cette rencontre, où, pour une fois, tout commence par la fin : le tombeau d’un collembole baptisé le Pharaon du mycélium. Équipé d’objectifs macro, de carnets de bord, usant de cartes, de listes ou d’arbres phylogénétiques, l’inspecteur Pinard s’entiche de la poésie de la nomenclature binomiale, pousse un peu trop loin les taxinomies artificielles, s’émeut des métamorphoses, suit les pérégrinations des migrations. Les mondes fabuleux et fabulateurs des insectes et des arachnides dictent à présent la quête asymptotique de l’artiste.
De la pupe à la poupée, de la peluche au doudou, Guillaume Pinard compose un bestiaire affectif, une généalogie de fétiches et de projections. La pupe de la mouche, forme transitoire entre la larve et l’imago, ouvre une politique du devenir, tandis que la poupée, simulacre normatif de l’humain, se fait le miroir de nos propres métamorphoses. Ce bestiaire mou et articulé échappe aux hiérarchies, aux classifications mortifères et à toute promesse d’achèvement. Les super-héros, réduits à des enveloppes textiles, à l’identité bricolée et costumée, perdent leur toute-puissance. L’exceptionnalisme et le virilisme s’effondrent au profit d’un régime du soin. Proche de l’objet transitionnel cher à Winnicott, ces figures pallient l’angoisse de la séparation des mondes (enfants/adultes ; humains/non humains ; réels/fictifs ; visibles/invisibles…). À rebours d’une modernité rationnelle qui classe, nomme et isole, la pupe ne promet plus l’imago, la poupée n’enseigne plus un modèle, le héros ne sauve plus le monde. Pièces à conviction affectives, elles deviennent les témoins d’un réel non héroïque, non spectaculaire, tissées de métamorphoses inabouties, de récits minoritaires et d’existences précaires.
Marion Zilio, décembre 2025

Guillaume Pinard
Les promesses de l’immonde, 2024
acrylique sur toile
80 x 80 cm
