Jagdeep Raina

15 avril - 27 mai 2023


La galerie anne barrault est heureuse d’accueillir la première exposition personnelle de Jagdeep Raina à Paris. Il présentera un ensemble d’œuvres inédites, composées de broderies et de dessins.

 

La pluralité de l’Histoire constitue peut-être le sujet principal des œuvres de Jagdeep Raina. Originaire de la région du Cachemire qui borde le Pendjab, sa famille a émigré au Canada dans les années 1960 en raison du climat politique et communautaire instable de l’époque faisant suite à la Partition de l’Inde et du Pakistan en 1947. Le départ des autorités britanniques de la région a donné lieu à sa division violente en deux États-nations indépendants, s’accompagnant de déplacements de populations colossaux de part et d’autre et au delà des nouvelles frontières. 

En s’intéressant à diverses techniques textiles (broderie du Cachemire, broderie du Pendjab, châle, phulkari), Jagdeep Raina reconnecte et ravive un héritage ancestral aujourd’hui en voie de disparition. Par ailleurs, les techniques liées à l’usage du textile ont longtemps été des activités exercées par les femmes et elles demeurent aujourd’hui encore très genrées. Ce remaniement des configurations historiques témoigne ainsi de son désir de contester les ordres répressifs, tout en révélant les hiérarchies de pouvoir qui se jouent à travers le genre, la classe, la caste, la race, la sexualité et la géographie. La pratique de Raina implique donc tradition et transgression dans une égale mesure. Pour créer ses œuvres, il s’inspire de sources photographiques historiques ou informelles, trouvées ou bien réalisées par ses soins. À travers les matériaux fluides et malléables que sont le dessin, la tapisserie brodée, l’écriture, la céramique, l’animation vidéo et, plus récemment, le film 35 mm, il utilise des stratégies de reproduction et de réappropriation en vue de perturber la fixité de l’archive. Raina s’interroge sur les relations intimes qui existent entre archives personnelles et archives publiques, mettant en valeur ce qui nous relie à l’Histoire en vue de nous faire prendre conscience de récits qui nous dépassent.

Pour sa première exposition en France, Raina a souhaité confronter la France à son passé orientaliste et colonialiste. Rapporté de la campagne d’Egypte par les soldats français en 1798, le châle cachemire devient l’accessoire de prédilection de Joséphine de Beauharnais, puis de Marie-Louise d’Autriche, ainsi que de Madame Rivière, dont le portrait réalisé par Ingres en 1805 met d’ailleurs l’un de ces châles au premier plan. Le châle cachemire devient un objet de luxe et demeure à la mode durant la majeure partie du XIXe siècle, avant que la tendance ne passe et ne laisse sans ressources les travailleur.se.s de la région. Si Raina souhaite faire référence à la violence des modes d’exploitation et de commercialisation exercée par la France au moment de la production des tissus de l’époque, il met également en place une forme de résistance. Dans une série de six dessins encastrés avec une technique de courtepointe, on observe une femme cachemirie entrer dans un magasin de tissu au Cachemire pour se faire ajuster un manteau cousu, tissé et brodé à la main. On la voit prendre la pose tout en riant chaleureusement avec les vendeuses. Cette scène ne dépeint pas un lieu ou un moment spécifique, mais agit plutôt comme un rêve. Ce fantasme est puissant puisqu’il opère un renversement en suggérant un scénario alternatif en faveur de celles et ceux qui ont été contrôlé.e.s, exploité.e.s et abusé.e.s.. Par ailleurs, la récupération du vêtement traditionnel cachemiri comme un objet de parure et de protection participe de cette reconquête métaphorique du territoire qui est un thème récurrent et poignant dans l’œuvre de l’artiste. 

Elsa Delage