Tiziana La Melia

Kitten Healer Litter

29 avril - 6 juin 2026


On arrive ici par l’autoroute. Un blizzard dans l’œil, pluvieuse et embuée, une webcam fait s’accélérer les jours, les nuits, les saisons – voiture après voiture, parfois quelques poids lourds, leurs phares ou le soleil découpant le paysage. En rebord de la route, déployé au-dessous d’elle, un poème parle d’un cœur en maintenance. Il y a un an, dans la galerie Anne Barrault, Tiziana La Melia plaçait cette route sur un écran puis dans une cage à rongeurs. Intitulée Conditions, la vidéo confrontait, à la manière d’un collage, les aléas du temps aux turbulences de l’âme ; les nuages et la neige aux aplats d’ombres et de sunsets. Elle fonctionnait à la façon d’une route – un trait d’union liant le départ à l’arrivée, et une exposition à l’autre.

Puisqu’on suit cette fois-ci une seule de ces voitures, à mesure qu’elle s’enfonce au plus profond de la vallée 1 vers une destination tout droit sortie d’un conte. En chemin vers Sparkling Hill, deux amix se retrouvent pour un voyage inoubliable, nous raconte un·e narrateurice non-identifié·e. Iels ne réalisent pas qu’iels sont perdux, continue la voix-off et cette désorientation sert de boussole aux péripéties de Velour et Bella, deux rats des villes en excursion rurale. Immortalisé dans The Simple Life: Country Mouse City Mouse Hamster, film au cœur de l’exposition, leur séjour prend la forme d’un road et home movie à la sensibilité camp ; un cocktail d’Ésope et d’E! Entertainment, réunissant un casting d’êtres aimé·es dans la ville d’enfance de l’artiste, en Colombie-Britannique. The Simple Life se pense comme un country house poem, genre littéraire consacré dans l’Angleterre du XVIIe siècle, où l’éloge d’un domaine rural rend hommage à son propriétaire – les vertus du lieu censées refléter celles d’un ordre social et moral dont iel serait garant·e. Un autre point de départ est celui du velours – synthétique et mordoré, le papier-peint de la grand-mère sicilienne de l’artiste – comme matière et support de mémoire, encodant le toucher au moyen de l’empreinte 2. The Simple Life rappelle ainsi la flatterie à son étymologie : la caresse. Le film se raconte à l’encomiastique, infléchi par une syntaxe Y2K de l’émerveillement. Fabuleux·ses et inadapté·x·es, leurs escarpins émaillés de terre, Velour et Bella s’extasient des merveilles de l’Okanagan 3. Iels transforment chaque sentier en runway. Le suspense est maintenu par une inlassable aptitude à l’étonnement. Les jours passent comme des exclamations ; des rencontres onomatopéiques, des acronymes brodés sur des vêtements, épelés sur des fruits à l’aide de rouge à lèvres – accordant à toute chose le contour d’un omg. Le monde a la forme d’une hyperbole. Le banal est un allergène. Tout est frontalement too much, comme le sont les accès de lyrisme.

La pratique de l’artiste, elle aussi, est expansive ; un travail de l’abondance, où neuf heures de rush alimentent plusieurs films, s’augmentent d’une publication (GLINT), de dessins, de sculptures. Les œuvres de La Melia résistent à la manie du séquençage. Elles tirent un même fil où différentes actions se nouent : coudre, filmer, sculpter, écrire. L’artiste assemble les images comme on le ferait un poème ou des vêtements, suivant cette logique interne qu’on appelle aussi le « style » et qui vaut pour signature. Le montage de The Simple Life juxtapose des coupes brutales et une tendance aux fondus, où les images s’enchaînent et se superposent, l’une prêtant à l’autre des motifs instantanés. Les plans s’accessoirisent de mots, différentes typologies customisant l’image comme des écussons sur une veste. Chaque espace se transforme en décor, l’arrière-plan potentiel d’un photoshoot thème cottagecore. Ce qui sert à nourrir même, préfère parfois habiller, dans un parfait art du mix & match : des maïs se suspendent à des guirlandes pour former un lustre, les épingles se mêlent à des piments, devenant une broche ou une sculpture miniature. Stockée dans des escarpins de verre sur une étagère, l’huile d’olive ajoute sa touche de glam au B&B du rat des champs où crèchent nos deux protagonistes.

The Simple Life met en scène une cosmétique culinaire. Le film s’ancre dans des repas partagés, des spécialités locales ; des cocktails de crevettes from the coast dégustés en entrées, des poires tout juste cueillies de l’arbre et dans lesquelles on croque. Servant de transition entre les scènes, des gros plans d’omelettes ou de confitures offrent aux spectateurs le plaisir visuel d’une matière en transformation. Le deuxième épisode s’ouvre par un poème scandé comme une recette, ses instructions superposées à des vues d’une sauce tomate passant de la casserole aux conserves, dégoulinant sensuellement de l’une à l’autre dans une chorégraphie parfaitement maîtrisée. Tiziana La Melia étend ce geste jusque dans l’espace de la galerie, où sont exposées ses « objets lyriques utilitaires » ; des spatules ou des râpes à fromages, une série d’ustensiles de cuisine qu’elle confectionne elle-même. Je laisse tomber des pop-corns roses et « décoratifs » dans ma bouche – dit l’un de ses poèmes. L’ornement devient ici la substance.

L’artiste travaille ce qu’elle nomme « une profondeur en surface », celle qui sommeille en pellicule et rappelle les choses à une épaisseur invisible. Elle place les coulisses en devanture, exposant les costumes de son film dans la vitrine de la galerie. Elle conserve les revêtements, le résidu, plaçant au mur la couche extérieure utilisée pour ses spolvero – une technique de transfert d’image datant de la Renaissance, apprise lors d’un cours de restauration de fresques à Florence, où de minuscules trous laissent passer le pigment à travers le papier, formant des pointillés qui guident le geste de l’autre côté du mur. Ici, sur le papier, les contours s’élargissent et s’effacent d’un même mouvement ; les silhouettes se perforent et s’estompent, dans une nostalgie des lignes nettes. Elles portent la mémoire d’une première image et, en creux, le secret d’une seconde qui se soustrait à la contemplation. Le papier s’écorche, se compile et se désintègre dans des halos, rappelant que l’italien spolvero dérive de polvere, la poussière – le lieu et la substance auxquels tous les corps retournent.

Les surfaces de La Melia sont existentielles, camouflant leur charge derrière l’insouciance ou l’excès. Certaines sont trouées, évidées, dévorées même. Des guêpes ou des fourmis jaillissent frénétiquement des fruits, les ravageant à la recherche de suc. Les yeux écarquillés, un enfant (le « chiot ») assiste à cette scène de prédation, articulant une stupeur traduite par des sous-titres : Oh no! It’s dead!. L’épiderme, l’écorce, le tissu ; chez La Melia, les enveloppes ne servent pas qu’à contenir ou sublimer, elles structurent la subjectivité. Les personnages se nomment d’après certains tissus (Velour), voire des motifs (Tartan) ; iels communiquent par l’accessoire, la pose, chaque changement de tenue comme une possible reconfiguration du monde. Les hamsters de La Melia sont de sensibles caméléonnes – elles assortissent leurs vêtements aux environs sans jamais chercher à se fondre dans le décor. The Simple Life enchaîne les quiproquos, les dissonances heureuses, exacerbant le choc culturel tout en maintenant la potentialité du contact. En filigrane et sous les strass, le film met en jeu des négociations entre la capacité d’adaptation et ce qui résiste au changement ; entre le désir d’appartenance et celui d’un ailleurs. « J’ai demandé pourquoi on vivait près de la ferme, et pas à côté du centre commercial » interroge la voix off. La rencontre des espaces, des différentes parties de nous-mêmes, se cristallise aussi dans une image récurrente : des escarpins transperçant des fruits, l’écorce fusionnant parfois avec le talon – une collision vestimentaire arcimboldesque qui rappelle aussi les chaussures « surréalistes » que Jonathan Anderson dessine pour la collection printemps-été 2022 de Loewe. L’étreinte est étincelante, parfois explosive. It’s Juicy!

Salomé Burstein

  1. Les italiques correspondent ici à des extraits de la voix off du film de Tiziana La Melia, The Simple Life:Country Mouse City Mouse Hamster (2025).
  2. Cette idée est d’abord étayée par Adam Frank dans l’introduction de Touching Feeling d’Eve Kosofsky Sedgwick (2002).
  3. L’Okanagan est une vallée située dans la province de la Colombie-Britannique, dans l’ouest du Canada, connue pour ses paysages de lacs et de montagnes.

 

Tiziana La Melia
Cat and Mouse, 2024
sinopia and charcoal on spolvero paper, upholstery tacs
226 x 137 cm

 

 

Tiziana La Melia, moodboard de l’exposition Kitten Healer Litter, 2026

Tiziana La Melia
Cat Waiting On Mouse, 2025
Sinopia, pastel, charcoal, and ink on spolvero paper
123,5 x 118,5 cm

Tiziana La Melia
Exit Apron, 2025
Sinopia, pastel, charcoal, and ink on spolvero paper
73,5 x 69 cm