à nos amours

11 novembre - 25 décembre 2020

Chaque semaine, un artiste de la galerie nous fera partager son amour pour l’œuvre d’une personnalité, qui pourra être un.e cinéaste, comme Maurice Pialat à qui nous avons emprunté le joli titre de son film (réalisé en 1983), ou un.e musicien.ne, un.e écrivain.e, un.e artiste…
Nous sommes heureux d’inaugurer cette nouvelle chronique avec un texte de Guillaume Pinard sur le travail de Hélène Reimann, née en 1893 en Pologne.Guillaume Pinard, Hélène, graphite et crayon, 21 x 29,7 cm, 2020

Je ne sais plus ce que vaut l’hypothèse d’une vacance existentielle, d’une pratique flottante et invisible de l’écriture, du dessin, de la musique – que sais-je – dans un système où nous valorisons la moindre action par une demande d’adhésion ou de valorisation immédiate. Je ne sais plus ce que vaut encore ce mouvement qui défendait l’idée d’une forme improductive et émancipatrice de la pensée, ce bond gratuit dans l’élaboration de la subjectivé, quand la précarité des intelligences est industrialisée et que toutes les productions artistiques, intellectuelles sont livrées aux services commerciaux des entreprises. Je ne sais plus ce que vaut une idée, une œuvre d’art, lorsqu’elles ne sont même plus une marchandise, mais une simple donnée parmi toutes les autres, destinées – comme un mouchard – à capter, localiser, tracer l’attention d’un, d’une internaute dans l’océan des clics. Je ne sais plus ce que véhiculent les formes dans un catalogue soumis aux sondages populaires plus qu’à l’examen des contenus. Et pourtant, je n’aime rien tant que cet élargissement du visible, rien tant que l’exhalation des possibles et la multiplication des prescripteurs ; et j’ai toujours envie de participer. Alors quoi ?

Hélène Reimann (1893 Breslau/Pologne 1987 Bayreuth/Allemagne) était mère de sept enfants. Elle était marchande de chaussures. La schizophrénie l’a progressivement condamnée à faire des séjours répétés à l’hôpital psychiatrique. Il faudra la protection d’une de ses filles pour qu’elle échappe au plan Aktion T4 (campagne d’extermination d’adultes handicapés physiques et mentaux) de l’Allemagne nazie. À partir de 1949, Hélène Reimann fut définitivement internée dans l’hôpital psychiatrique de Bayreuth. Elle y passa la plupart de son temps à dessiner. Elle dessina tout ce dont elle était désormais privée et qu’elle ne voulait pas voir disparaître : des vêtements, des chaussures, des intérieurs, des meubles, quelques animaux, des portraits, des fleurs. Tous les dessins que nous connaissons d’elle ont été réalisés entre 1973 et 1987. Entre 1949 et 1973, le personnel de l’hôpital avait l’ordre de débusquer et détruire tous les dessins qu’Hélène Reiman réalisait et cachait sous son matelas, dans ses draps, sous son oreiller. Il faudra l’arrivée du professeur Bœker à la direction de l’établissement pour qu’elle puisse les conserver. Hélène Reimann a donc maintenu inlassablement – contre la coercition de l’institution dans laquelle elle était prétendument soignée – son travail de dessin pendant 24 ans. Rien ni personne n’a pu endiguer la nécessité de cette femme de reconstituer le théâtre de sa mémoire.

C’est peut-être trop facile d’utiliser l’histoire d’Hélène Reimann comme contrepoint à la surexposition et au commerce des objets de la pensée, de la tenir comme un exemple radical de résistance aux normes et aux exigences institutionnelles. On m’objectera qu’Hélène Reimann ne participait pas et n’a jamais participé au « jeu de l’art », qu’elle ne nourrissait aucune ambition artistique, aucune recherche plastique, qu’elle n’a probablement jamais porté un regard critique sur ses dessins ou son enfermement, qu’elle était folle. Peut-être, mais le diamant noir que forment la vie et la résistance de cette femme, le rapport brûlant qu’elle a entretenu avec l’acte de tracer, la force subversive de son geste nous oblige à considérer ses dessins comme des étincelles qui crépitent et éclairent l’abîme d’un être écorché par le monde en se dressant contre ce monde ; parce que ses dessins témoignent de la permanence obstinée d’un éclat au cœur de chaque individu et de l’inaliénabilité de cet éclat.

Ainsi, devant Hélène Reimann et quitte à jouer avec la roulette des algorithmes pour flatter notre existence ou l’économie de nos réalisations, quitte a plonger dans l’eau saumâtre des réseaux, l’indifférenciation de ses repères, il faut maintenir l’exigence à laquelle nous sommes tenu.e.s de mesurer chaque jour ce qui mérite ou pas d’être caché sous l’oreiller.

Guillaume Pinard
Octobre 2020

Hélène Reimann, Mobilier, avant 1987, crayon graphite et crayon de couleur sur papier fin réglé (type bloc de papier à lettres), 29,5 x 20,8 cm.
Villeneuve d’Ascq, LaM © Crédit photo : N Dewitte / LaM
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Alexander Cozens (1717-1786)J’ai découvert l’artiste britannique Alexander Cozens par sa méthode expérimentale de dessin : A New Method of Assisting the Invention in Drawing Original Compositions of Landscape, 1785.À partir de taches d’encre noire aléatoires ou accidentelles sur lesquelles il prolonge des traits et invente des formes composant un paysage reconnaissable, il passe ainsi de l’abstraction totale à une représentation figurative subtile.Ce principe d’expérience avant-gardiste me semble totalement inédit au XVIIIe siècle. Alexander Cozens réalise des peintures rappelant des paysages du XVIIe siècle et des dessins anticipant à la fois les exercices aléatoires de Victor Hugo (XIXe siècle) et les dessins des courants modernes du XXe siècle, de Cézanne à Joan Mitchell.

Tâches abstraites, traits souples, études de nuages, de feuillages et de rochers, Cozens a construit un catalogue complet sur les potentialités infinies du dessin.
Classique, romantique et moderne, il se tient en équilibre entre figuration et abstraction, entre une école classique et un courant avant-gardiste radical.

Travaillant avec le hasard, la temporalité, les expériences et les contraintes oubapiennes, sur des supports imprimés ou face au réel, je constate de façon régulière et toujours renouvelée mon attachement à l’œuvre d’Alexander Cozens.

Jochen Gerner
Novembre 2020

Pour découvrir le travail d’Alexander Cozens cliquer sur ce lien : https://www.tate.org.uk/art/artworks/cozens-the-cloud-t08057

Jochen Gerner
Cosmos, 2016
encre de Chine et crayon sur papier
35 x 46,5 cm