David B.

29 février - 28 mars 2020


Une enquête surréaliste

Au départ, nous dit David B, il y avait deux personnages : le Petit Détective et le Mort Détective dont la création coïncida avec l’après de De l’Ascension du Haut Mal qui plongea l’auteur dans un état de désoeuvrement aussi déstabilisant que morbide. « Quelque chose était mort en moi ».
Le Mort Détective témoignait enfin de la difficulté qui fut à l’époque (autour de 2004) la sienne de trouver une apparence à ses personnages de fiction. « J’ai commencé à ce moment-là à me tourner vers des personnages-signes, des personnages-objets, des symboles ». A ce personnage désincarné répond la fille aux mille poignards. Coiffée d’une chevelure ensorcelante – « ce que les femmes ont de plus cher » aurait affirmé Eudes de Châteauroux – et évoquant ces dames du XIIème siècle décrites par Georges Duby, elle incarne au contraire un principe vital.
Ensemble ou séparés, ils animent des saynètes truffées de références littéraires où images et textes se conjuguent à la manière de la mort et la vie réunissant le détective et la fille. C’est à une autre imbrication entre texte et image, mais aussi fiction et réalité, que nous invite l’« enquête surréaliste » Nick Carter et André Breton. Inspiré du personnage d’un roman-feuilleton créé en 1866 par J.R. Corvell, adapté en français à partir de 1907 et porté aux nues par les futurs surréalistes, l’enquête en question nous narre la vertigineuse plongée du détective américain dans la vie de André Breton. La rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie selon David B.

Erik Verhagen

 

 

 

Nick Carter, le grand détective américain, est un personnage de roman-feuilleton créé en 1886 par l’écrivain J. R. Coryell et publié dans le New York Weekly. Jusque dans les années 1960, plusieurs auteurs se succéderont pour écrire ses aventures, celles-ci seront adaptées au théâtre, au cinéma, en bande dessinée et traduites dans de nombreux pays.

Dans les divers épisodes, Nick Carter affronte des criminels tels que Dazaar aux cent formes et aux mille visages, véritable hydre du mal, le docteur Quartz, le médecin diabolique assisté de la vénéneuse Zanoni, sa fidèle disciple, le maître espion japonais Moutoushimi, agent secret et magicien expert en illusions et en apparitions. C’est dans son adaptation française, à partir de 1907, que les futurs membres du groupe surréaliste, André Breton, Louis Aragon, Robert Desnos ou encore Philippe Soupault, découvrent Nick Carter qui sera, avec Fantômas et Judex, l’une de leurs grandes références au sein de la littérature feuilletonesque. Soupault écrira même, en 1983, un épisode intitulé La Mort de Nick Carter.

Aragon et Breton tenteront, eux, de monter en 1928 une pièce écrite à deux mains, Le Trésor des Jésuites, inspirée des films à épisodes de la série Les Vampires, réalisée par Louis Feuillade en 1915, et dans laquelle triomphait l’actrice Musidora qui y incarnait le personnage d’Irma Vep.

Ils engageront l’actrice pour jouer l’héroïne de leur pièce, mais le temps ayant passé, Musidora n’entrait plus dans son costume de rat d’hôtel d’antan. L’hommage des deux surréalistes, jugé trop daté, fut annulé et Le Trésor des Jésuites ne sera joué qu’une seule fois… à Prague, en 1935. De son côté, Robert Desnos écrira en 1933 le long poème La Complainte de Fantômas qui sera adapté à la radio : Écoutez… Faites silence… La triste énumération… ; et le peintre Magritte représentera Fantômas dominant les toits de Paris, une rose à la main, et dans l’attitude du Penseur de Rodin.

On n’en finirait pas d’énumérer les hommages rendus par les sur-réalistes à la littérature feuilletonesque de leur jeunesse. Cette littérature, vite écrite, laissant place à l’improvisation et à l’imagination la plus débridée, faisant se rencontrer le lieu commun et l’invention la plus folle, avait tout pour séduire les membres du groupe surréaliste. Ils y retrouvaient l’écriture automatique, quelque chose du cadavre exquis, de la traversée des rêves, des péripéties ressemblant à des images poétiques et des éclats du Merveilleux, chers à André Breton.

Ainsi m’est-il venu l’idée d’associer le personnage de fiction qu’est Nick Carter au véridique André Breton au coeur d’une enquête surréalistico-feuilletonesque où s’entremêlent leurs deux univers à la recherche de ce que le chef du mouvement surréaliste appelait l’or du temps.

David B.

 

David B.
Nick Carter & André Breton 2, 2019
encre sur papier
28,7 x 37 cm

 

 

David B.
Nick Carter & André Breton 5, 2019
encre sur papier
28,7 x 37 cm

David B.
Nick Carter & André Breton 11, 2019
encre sur papier
28,7 x 37 cm

 

Regarde de tous tes yeux,

regarde !

Le Mort Détective est né dans le premier numéro de la revue Black créée par Igort en janvier 2004. Ce personnage avait déjà fait un peu de chemin dans ma tête, où tournaient depuis quelque temps des histoires de détectives. Au départ, j’avais deux personnages : le Petit Détective et le Mort Détective. Ensemble, ils menaient des enquêtes fantastiques et appartenaient à la famille des « détectives de l’étrange ». Un enfant et un mort. Je venais de terminer la série L’Ascension du Haut Mal, je n’étais plus à L’Association et il me semblait que quelque chose était mort en moi : ces deux personnages représentaient bien mon parcours et ma situation.

Le Mort Détective, ce héros squelette, vient aussi de cette difficulté que j’ai eue petit à petit à trouver une apparence à mes personnages de fiction. J’ai commencé à ce moment-là à me tourner vers des personnagessignes, des personnages-objets, des symboles. Je tournais autour de mes deux détectives en devenir, les laissant, y revenant, commençant un de ces cahiers où je prends des notes et où je crobarde de futures histoires, dessinant même quelques pages de leur première aventure intitulée La Maîtresse écorchée, avant de l’abandonner en route. Lorsqu’Igort m’a demandé des pages pour Black j’ai tout de suite pensé à ressortir mon Mort Détective du placard. Le Petit Détective lui, y est resté. Igort m’avait parlé d’histoires, de feuilletons, de fantastique.

Pour cet hommage aux écrivains et aux héros qui avaient enchanté et terrifié mon enfance et mon adolescence – Jules Verne, Bob Morane, Gaston Leroux, Arsène Lupin, Harry Dickson, j’ai repris les titres des chapitres, toujours prometteurs et mystérieux, et les petites phrases que je lisais sous les gravures illustrant les Voyages extraordinaires de Jules Verne, ces petites phrases qui, mises en regard avec un dessin et sorties de leur contexte, prenaient un sens ambigu et énigmatique qui me ravissait.

C’est ce jeu entre le texte et l’image qui a été mon fil conducteur : je me suis donné la contrainte de décliner 108 façons possibles de dire quelque chose. Chaque mot ou expression exprimant l’acte de « dire » ne revient qu’une seule fois dans le livre. Les ellipses entre chaque dessin sont-elles aussi conçues pour être « parlantes ». J’ai ensuite essayé de réitérer ce principe en argot, mais c’est une langue difficile à manier, aller chercher des mots dans un dictionnaire n’est pas la même chose que parler une langue, et le résultat est vite artificiel. Le lecteur trouvera dans ce supplément des extraits de cette tentative avortée. Peut-être que, comme le Petit Détective, ce projet ressortira un jour du placard aux squelettes des histoires inachevées.

Dans les dessins viennent se télescoper les couvertures des fascicules de Harry Dickson, des personnages tirés de tous les livres d’ésotérisme que j’ai pu avaler et qui sont pour moi les plus belles fictions jamais écrites, les gravures des traités d’alchimie du XVIe siècle, des situations, des lieux, des ambiances… Tout un blé noir qui continue à germer et à mûrir dans ma tête, et qui fait que le Mort Détective vivra à nouveau.

David B.

 

 

David B
Mathématiques supérieurs, 2019
encre sur papier
ensemble indissociable de 16 planches inédites
18 x 25 cm
David B
Le coup d’oeil, 2019
encre sur papier
ensemble indissociable de 16 planches inédites
18 x 25 cm