Happy Birthday Mr Spoerri !

29 août - 10 octobre 2020


La galerie anne barrault est très heureuse de présenter une nouvelle exposition de Daniel Spoerri à l’occasion de ses 90 ans.
Le visiteur pourra découvrir 9 oeuvres comme 9 bougies d’anniversaire. Ces oeuvres issues d’époques différentes, jalonnent le parcours de ce grand artiste, jusqu’à aujourd’hui où Daniel Spoerri continue de créer.

 

 

Histoires et géographies de Daniel Spoerri

Daniel Spoerri nait le 27 mars 1930 à Galati en Roumanie. Il émigre en Suisse avec sa mère et ses frères et soeurs après l’assassinat de son père dans un pogrom en 1941. A Zurich, alors qu’il traine sa jeunesse d’un petit boulot à l’autre, la danse met un coup d’arrêt à ses errances. Pourtant, des caves de jazz à l’opéra de Berne, son univers lui semble trop étriqué encore. Il part donc pour Paris, avec Jean Tinguely et Eva Aeppli. L’avant-garde jette alors ses derniers feux : les ateliers de l’impasse Ronsin, où s’installent ces derniers, prêtent leurs murs insalubres aux rencontres, discussions, enthousiasmes de ces jeunes artistes portées par le désir d’une vie art et d’un art nouveaux.

C’est de cette époque que datent les premiers pièges que Spoerri pose au réel. Après l’avant-garde, la danse, les gestes, la poésie, c’est le monde des objets qui lui ouvre ses portes. L’artiste raconte une virée chez un ferrailleur avec Tinguely, qui l’aide à fixer un mètre carré du sol, où les rebuts et les scories dérisoires lui semblent fixer un instant, presque raconter des histoires. Ce lien entre objet et récit, Spoerri l’explore dans la Topographie anecdotée du hasard, rédigée en 1961. Les années 1960 sont aussi la première période des Tableaux-pièges, dans lesquels des objets deviennent les témoins de vies anonymes. Autour de ces tables placées à 90 degrés, les gestes, les discussions, les rencontres bruissent encore. Pour lui, tout alors est question de territoire : « Mon art, si vous voulez l’appeler art, c’était d’avoir découvert comment me faire, par ces objets, mon territoire à moi (…). Une fois, j’ai tout vu collé au mur. Et c’était une joie incroyable qui me remplissait (…).
Ces objets n’étaient plus des objets de tous les jours, ils étaient accrochés au mur, on pouvait les contempler, ce n’était plus un territoire sordide, une chambre d’hôtel de quelqu’un qui ne sait plus qui il est et qui vit dans une chambre minable… J’étais riche (1). » Une fois épinglés, montés sur les murs, les objets deviennent des indices, ils font signe vers le passé, l’ailleurs, l’autre.
Car les territoires de Daniel Spoerri sont humains avant tout. L’enfant déraciné, balloté de pays en pays trouve sa patrie auprès de Jean Tinguely, de Dieter Roth, de Bernard Luginbühl, de Robert Filliou, de Raymond Hains, de Meret Oppenheim, de Roland Topor… Tous les évènements importants de la vie de Spoerri se déroulent dans l’échange. Et lorsqu’il décide de couper les ponts comme en 1966, quand il s’installe dans l’île grecque de Symi, il correspond avec ses amis, leur demande de lui envoyer des recettes et crée à partir de celles-ci, mais aussi de ses découvertes et rencontres locales, une revue intitulée Le Petit Colosse de Symi.
C’est en Grèce, loin de l’abondance française des Trente Glorieuses et de la joie de la consommation, qu’il découvre la profondeur mythopoétique des choses, la manière dont elles accompagnent des vies, médiatisent des gestes, des relations, des habitudes et donnent finalement corps à tout un système social et symbolique. Dès lors, il ne s’agit plus seulement pour lui de fixer des situations mais bien d’en rendre compte, voir de les créer. Plusieurs de ses oeuvres sont très proches d’études anthropologiques, comme le Guide des fontaines sacrées de Bretagne, fruit d’une collaboration avec l’historienne Marie-Louise von Plessen, ou plus récemment les Pritzwiller idoles. Les banquets qu’il organise à partir des années 1970 deviennent quant à eux le théâtre d’expériences portant autant sur la nourriture que sur les relations qui se nouent autour des repas partagés. Autant d’approches différentes du fait humain tel qu’il trouve à s’incarner dans l’univers des choses.
En invitant des artistes à exposer à la Eat Art Galerie qu’il crée en 1970, ou dans le Giardino de sculptures qu’il construit à partir de 1990 en Italie, Spoerri donne corps d’une autre manière aux réseaux et aux amitiés qui ont marqué sa vie et sa carrière. On se souviendra que lorsque la Kunsthalle de Berne lui propose une rétrospective en 1969, il accepte à la seule condition de pouvoir inviter ses amis à exposer avec lui (2). L’artiste s’inclut ainsi lui-même dans les géographies sentimentales qu’il compose dans ses oeuvres, et progressivement aux yeux de ceux qui se penchent sur son travail, ce territoire qu’il annonçait matériel déborde les objets, les lieux, les dates. Lorsqu’il se raconte, – et avant tout dans sa biographie par Otto Hahn, écrite suite à une longue série d’entretiens et de discussions – son histoire se tisse point par point, tenue par l’importance des interstices. Les oeuvres, les expositions, les banquets focalisent le regard mais il faut aussi naviguer entre, dans les silences qui donnent leur poids aux mots, dans l’émotion qui teinte les rencontres et dans l’amitié qui confère toute leur épaisseur aux dialogues artistiques. Spoerri en est conscient, lui qui proposait à l’école des beaux-arts de Munich un cours d’« histoires d’art » intimes, sentimentales et anecdotiques (aus dem Nähkästchen geplaudert).

Déborah Laks

 

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1 Cécile Debray (dir.), Le Nouveau réalisme [Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 28 mars 2007 – 2 juillet 2007, Hanovre,Sprengel Museum, 9 septembre 2007 – 27 janvier 2008], Paris, Éd. de la Réunion des musées nationaux, 2007, p. 104.

2 Freunde – Friends – d’Fründe : Karl Gerstner, Dieter Rot, Daniel Spoerri, André Thomkins und ihre Freunde und Freundesfreunde [exposition : Kunsthalle Bern, 3 mai – 1 juin 1969; Kunsthalle Düsseldorf, 26 juin – 27 juillet 1969], Bern et Düsseldorf, 1969.

 

 

DANIEL SPOERRI
« Le poisson d’avril de Mondrian », 1976
53 x 32,5 x 10 cm
courtesy Danielle Morellet

 

Le jeudi 2 avril, le Centre Culturel Suisse présente le film « This Movie is a Gift » de Anja Salomonowitz.
Un “échange de pique-nique” – dîner concept de Daniel Spoerri – précède la projection de 18h à 20h. Chaque personne apporte un pique-nique qui sera aléatoirement distribué à une autre personne.
Centre Culturel Suisse, 38 rue des Francs-Bourgeois, Paris 3e.

 

Je remercie chaleureusement Daniel Spoerri et Barbara Räderscheidt, sans lesquels cette exposition n’aurait pu être réalisée.
Je tiens également à remercier spécialement Deborah Laks, Danielle Morellet, Claire Hoffmann du Centre Culturel Suisse, Annabelle Ténèze & Valentin Rodriguez du Musée des Abattoirs, Rébecca François du MAMAC – Nice, et Alexandre Devaux.